Renzo de Felice est le grand spécialiste du fascisme et de Mussolini en Italie. Son travail monumental n’a malheureusement pas été traduit à quelques exceptions près. L’ouvrage dont il est ici rendu compte est court mais dense. Il s’agit en réalité d’une interview qui revient sur les aspects polémiques du travail de De Felice. Car cet historien a gagné sa célébrité dans le contexte d’une historiographie marquée par la Libération et le rôle joué par la Résistance. Il prétend dépasser les visions déformées par les idéologies et s’apparente au François Furet du “Passé d’une illusion”, lequel est cité deux fois dans le livre.

Fascisme-nazisme

De Felice comme Furet ne se contentent pas d’englober les régimes fascistes et nazis dans le concept de totalitarisme ; bien au contraire Felice insiste sur la spécificité du fascisme par rapport au nazisme, en particulier au sujet de l’antisémitisme et du racisme ; il dit ensuite qu’il s’agit d’un phénomène européen et limité à l’entre-deux guerres pour bien signifier combien beaucoup ont abusé de ce mot pour désigner des situations très différentes. Le fascisme est enfin un phénomène authentiquement révolutionnaire, le mot ayant été annexé et connoté par la gauche. Enfin, le fascisme n’a pas renoncé complètement à l’Etat de droit. Felice se défend pour autant de chercher à réhabiliter le fascisme ou le personnage de Mussolini. Aux néofascistes italiens, il dit : “Quelle bêtise ! Moi je préfère Winston Churchill. Parlons clairement : si le nazisme a été vaincu, si l’Union soviétique n’a pas été dévorée par Hitler, si les Alliés ont remporté la victoire, on le doit à la résistance politique de Churchill. Une force morale construite sur l’intelligence de ses valeurs culturelles, historiques, nationales”.

Jalons historiques à partir de 1943

La situation de l’Italie change lorsque les alliés débarquent dans la nuit du 9 au 10 juillet 1943 en Sicile (opération Husky). Mussolini est alors écarté du pouvoir par le roi Victor Emmanuel III avec l’aval du Grand Conseil fasciste. Il est remplacé par Badoglio et même arrêté, à sa grande surprise. Les événements se bousculent jusqu’au 8 septembre, date de la signature de l’armistice. Les Allemands réagissent rapidement : des unités de Rommel occupent Trieste, la Vénétie Julienne et la Slovénie tandis que de son côté le feld-maréchal Kesselring regroupe ses troupes en Italie centrale pour faire face au débarquement de Salerne et contrôler Rome. Le 9, la famille royale et Badoglio quittent la capitale pour Brindisi : Rome est déclarée ville ouverte. Les Alliés piétinent ; la route des Allemands n’est pas coupée. Kesselring parvient à mettre en place la ligne Gustav qui bloque les Alliés pendant un bon moment.
L’armée italienne se décompose et une partie des soldats se retrouvent prisonniers par les Allemands. A Salerne, la résistance allemande au débarquement est farouche. Les Alliés remontent très lentement, piétinent sur la ligne du Volturno et devant le Mont Cassin. Ils n’entrent dans Rome que le 4 juin 1944. Le 13 octobre, le gouvernement royal déclare la guerre au Reich. Dans l’Italie méridionale, les partis politiques se reconstituent , réclament l’abdication du roi -trop compromis- qui cède -après la prise de Rome- le pouvoir au prince Humbert.
Ensuite, Mussolini est libéré par les Allemands au Gran Sasso par le Hauptsturmführer SS Otto Skorzeny et le général d’aviation Karl Student sur ordre d’Hitler malgré les réticences de Rommel ou Goebbels qui pensaient que les Italiens pourraient être plus facilement manipulés sans lui. En ce qui le concerne, Mussolini déclara clairement qu’il aurait préféré être libéré par les Italiens. Convoqué par Hitler, le duce sait ce à quoi il peut s’attendre. Pourtant si Mussolini accepte de revenir au pouvoir, c’est avant tout par esprit patriotique, pour protéger l’Italie de l’Allemagne, pour éviter qu’elle ne devienne une nouvelle Pologne. Afin de marquer la trahison de la monarchie au fascisme et à son duce, Mussolini instaure une République. Il s’installe dans sa propriété romagnole de Rocca delle Caminate puis à Salo sur le lac de Garde. Mussolini a la main sur les parties de l’Italie centrale qui n’ont pas été annexées par Hitler comme le Tyrol du Sud, la province de Bellune, le Frioul, la Vénétie julienne et l’Istrie. La République Sociale Italienne peut compter sur environ 250 000 soldats.
Au moment où la défaite définitive se profile, Mussolini tente une ultime négociation avec les Alliés (mars 1945) et plus particulièrement la personne de Churchill. L’écroulement du nazisme entraîne la RSI dans sa chute. Benito Mussolini est exécuté par des partisans communistes le 27 avril 1945. Les Alliés le voulaient pourtant vivant ; les Américains ayant déjà le projet de le juger.

Mentalités

Ce thème récurrent de l’historiographie communiste n’est pas éludé. En substance, l’auteur explique que la bourgeoisie a soutenu Mussolini dans son entreprise belliqueuse, persuadée que la guerre serait courte. Le climat a changé lorsque la guerre est devenue longue et dès les premières défaites annoncées. Dans les années trente, le soutien au duce était total. A la fin de la guerre, la grande majorité des Italiens attendait avec impatience la fin de la guerre et se montrait hostile à la présence allemande. Les soldats italiens se procuraient des vêtements civils pour éviter d’être faits prisonniers par les Allemands. A la fin de la guerre, le nombre de soldats déportés en Allemagne était pourtant proche d’un million.

La Résistance

On estime à moins 280 000 le nombre de résistants auxquels il faut ajouter dans la population le regard bienveillant de certains. A Salo, les évaluations tendent bien à minimiser ce nombre : les partisans appelés “bandits” sont 4 à 5 000 en 1943 et 110 000 en octobre 1944.
L’addition de tous ceux qui ont clairement choisi leur camp est de 4 millions selon l’auteur, ce qui est peu -fait-il remarquer- sur une population de 44 millions. De là vient l’idée de réfuter le concept d’une résistance de masse pour préférer parler d’une majorité d'opportunistes plutôt que d’attentistes ; d'une population soucieuse de sa survie et de paix ; d'une grande majorité qui ne fait rien. Certaines familles paysannes envoient par exemple un enfant dans chaque camp. Le décret de février 1944 contraint la population à choisir dans la mesure où il mobilise la population en âge pour la RSI. L’insoumission est évaluée à 41 %.
En aucun cas cependant il ne peut être dit que la Résistance a libéré l’Italie. Sans les Alliés, la défaite des nazis et des fascistes n’aurait pas été possible.
Autre zone d’ombre de l’histoire de cette période, un personnage comme Pizzoni qui a été un dirigeant important de la Résistance et qui se retrouve disgracié parce qu’il recevait le soutien financier des alliés via la Suisse.

Le vrai visage du fascisme

Salo n’est pas un gouvernement fantoche, des hommes y travaillent. Le caractère antisémite du régime n’est pas comparable avec le nazisme. Mussolini n’est pas Hitler ; le Duce a eu en effet deux maîtresses juives dans sa vie : Angelica Balabanov et Margherita Sarfatti. Pour De Felice, les lois raciales en Italie (1938) sont décidées en raison de la politique coloniale ; elles ne sont pas imposées par Hitler. Mussolini craint un métissage dans les colonies, il veut maintenir la pureté de la race italienne et dynamiser le fascisme. Il n’en reste pas moins que le gouvernement de Salo tergiverse quand il faut livrer des juifs, par exemple dans les zones occupées par les Italiens en Yougoslavie. S’ils sont exclus de la fonction publique et du parti fasciste, certains sont sauvés par le régime.

A la Libération

Un gouvernement d’Union nationale est préféré à la prise du pouvoir par l’un des grands partis de la Résistance : Démocratie chrétienne ou parti communiste. La ligne de Togliatti, de retour de Moscou, semble bien avoir été dictée par Staline. Les dirigeants communistes se réunissent avec le dirigeant soviétique dans la nuit du 3 au 4 mars 1944. Pour De Felice, l’autonomie du parti communiste italien à ce moment est une fable orchestrée. Moscou somme le PCI de renoncer à une prise du pouvoir.

Le moins que l’on puisse dire est que l’on retrouve ces problématiques en France où l’historiographie et les dirigeants issus de la Résistance ont cherché à valider l’idée d’une France résistante ; d’un rôle considérable de celle-ci et d’un parti communiste autonome.
Le livre nous laisse sur notre faim dans la mesure où il devrait se lire après le reste de l’oeuvre de De Felice pour éclairer des points controversés et non en prélude comme nous sommes forcés de le faire.

Renzo De Felice, Les rouges et les noirs, Georg.

Lire aussi la récente biographie de P. Milza du duce et le numéro 235 de l’histoire.