Hitler : les années 36-39

Le second volet de la biographie de Ian Kershaw vient de sortir et couvre les années1936 à 1945 c'est-à-dire les années de guerre au sens large depuis la remilitarisation de la Rhénanie jusqu'à la capitulation.
L'auteur cherche à comprendre l'origine du déchaînement de la violence par le régime nazi avec à sa tête un Hitler va-t-en-guerre, toujours le premier à vouloir en découdre.
Car c'est une des découvertes de ce livre :
contrairement aux idées reçues, l'opinion allemande ne s'attendait pas à la guerre ; elle espérait une stabilisation et un assagissement du régime après des années de consolidation. Ainsi, à la veille des opérations dans les Sudètes, un défilé militaire est boudé par l'opinion. Hitler semble dans un premier temps les conforter dans cet a priori lorsqu'il annonce en 1936 que le temps des surprises est bien révolu. Pourtant dès 1937, Il dévoile à ses généraux ses plans d'expansion ; l'Etat-Major est inquiet par la perspective d'un affrontement avec la France et la Grande-Bretagne.
Bien évidemment, il n'est pas question de nier la grande popularité du Führer galvanisé par des foules immenses, celles qui célébrèrent par exemple l'Anschluss, mais de comprendre que l'idée du grand Reich, du lebensraum, de combat contre les Slaves n'est pas une priorité du peuple allemand lequel veut comme les autres peuples d'Europe préserver la paix.

Dans les années trente la fascination en Occident pour le Führer est perceptible jusque chez Lloyd George. D'ailleurs, Kershaw nous rappelle combien les alliances ont été hésitantes à se dessiner. Les Allemands ont longtemps désiré s'allier aux Anglais lesquels ont décliné l'offre. C'est l'option de Goering. L'alliance avec le Japon est une alliance anti-komintern et plus particulièrement dirigée contre l'Urss, voisin du Japon et de l'Allemagne via le Pologne.

Les Jeux Olympiques de Berlin en 1936 sont un excellent exemple de cette manifestation de sympathie pour le principal dirigeant de l'Allemagne : le salut de la foule à l'entrée du Führer et même de la plupart des délégations (les Anglais et les Américains s'abstiennent cependant) le démontrent.
Au sein de l'Allemagne, une bonne partie des élites suivent et célèbrent le règne nazi : Richard Strauss dirige par exemple en personne l'orchestre qui fit l'ouverture des JO ; Furtwangler participe au festival de Bayreuth ; les descendants de Wagner sont des amis du Führer.

En outre, les premiers coups de force de l'Allemagne inquiètent les alliés lesquels vont s'efforcer de ne pas intervenir : ainsi au moment de l'Anschluss, le chancelier autrichien appelle au secours les Anglais. Le gouvernement anglais fait cette réponse qui ne manque pas d'aplomb : "le gouvernement de sa Majesté n'est pas en mesure de garantir votre protection". L'annexion réalisée, Hitler s'offre un triomphal voyage dans son pays natal, passant justement par Braunau. Hitler et Chamberlain se rencontrent devant la dégradation de l'atmosphère et les déclarations de plus en plus violentes du führer contre le tchèque Bénès. La rencontre qui précède Munich à lieu dans un hôtel de Bad Godesberg.

Il est intéressant aussi de glaner des informations au fil des pages sur la vie quotidienne d'Hitler : son goût pour le cinéma de divertissement (par exemple pour les dessins animés de Mickey) ; sa passion pour l'architecture, prétexte à des discussions avec Speer sur le projet Germania ; sa vie conjugale frustrante pour Eva Braun qui -cachée du public- tente plusieurs fois de se suicider.

Les Juifs n'ont pas toujours été une obsession des nazis : la nuit de Cristal est dans ce domaine une étape majeur dans le procesus de répression comme l'est l'exposition sur les Juifs donnée à Munich (Le juif éternel). Des synagogues brûlent : les pompiers ont pour consigne de les laisser se consumer. A partir de ce déchaînement des foules antisémites, encouragé par les plus hautes autorités, les incidents se multiplient. Un décret du 17 août oblige les Juifs de sexe masculin à ajouter à leurs prénoms celui d'Israël pour les hommes et de Sarah pour les femmes, prénoms à utiliser pour les démarches officielles.
Au début, la priorité nazie est l'exil vers la Palestine même si le danger que représente la fondation d'un Etat juif est évoqué.

Lorsque les tensions augmentent avec la Tchécoslovaquie, les menaces poussent le president Hacha à se rendre en Allemagne pour rencontrer Hitler et modifier son attitude. Il voyage en train car son cœur malade l’empêche de prendre l’avion. Hitler le fait patienter longtemps avant de le recevoir pour l’intimider. Pendant qu’Hacha se morfond, le dirigeant allemand visionne un film intitulé “un cas désespéré”. Le médecin personnel du Führer doit faire une piqure préventive au président pour eviter qu'il ne défaille. Hacha cède la Bohême et la Moravie à l’Allemagne.

Les Occidentaux se rendent de plus en plus compte qu’ils ont été trompés ; ils annoncent clairement qu’ils interviendront en cas d’attaque de la Pologne. Après la Tchécoslovaquie, Hitler convoite et s’empare de Memel en Lituanie. Dans son pays, il est toujours aussi populaire même si les menaces d’un conflit avec les Occidentaux se précisent.

L’année 1939 est marquée par la signature du pacte germano soviétique qui fait l’effet d’une bombe. Hitler veut avoir les mains libres pour ses offensives à l’Ouest afin ensuite de concentrer ses troupes pour l’attaque annoncée dès Mein kampf de l’URSS. Staline cherche à gagner du temps ; il est en outre convaincu que les Occidentaux veulent pousser Hitler à le combattre. Enfin, il veut détourner les Japonais de toute ambition belliqueuse. La discussion dérive cependant très vite sur le partage de la Pologne. L’accord est fêté en grande pompe au Kremlin où Staline porte un toast à Hitler.

La Pologne est de plus en plus l’objet des déclarations agressives d’Hitler qui réclame le couloir de Dantzig. Le haut commissaire de la SDN pour Dantzig est recu dans le nid d’aigle du Führer (cet édifice construit par 3500 hommes pour les 50 ans du fuhrer est perché à 2000 mètres ; on y accède par un ascenseur depuis la plate-forme de marbre à 50 mètres en-dessous ; il est resté la plus grande partie de la guerre vide). Il entend les desiderata d’Hitler et ne parvient pas à calmer le jeu. Pourtant même Mussolini n’est pas très enthousiasmé par les ambitions de son allié. En Allemagne, on continue de faire mine de croire que les Anglais laisseront faire. la Wehrmacht fomente des incidents à la frontière en laissant entendre qu’ils émanent des Polonais alors qu’en réalité ce sont des soldats allemands, parfois déguisés, qui créent de toute pièce les incidents.

Lorsque la campagne de la Wehrmacht en Pologne débute les premiers jours de septembre, Hitler se rend sur le front avec son train blindé. Son passage à Dantzig donne lieu à des scènes de liesse. La vie continue en Allemagne : le premier week-end de la guerre par exemple, près de 200 matchs de football se jouent. La SS en Pologne se livre pourtant à des exactions qu’Hitler amnistie au nom du besoin de vengeance (des actes cruels ont aussi été commis par les Polonais). Le comportement des SS est condamné jusque dans les rangs des officiers allemands ; Hitler rétorque qu’”On ne gagne pas la guerre avec les méthodes de l’armée du salut”. Les opérations des nazis en Pologne commencent même à prendre un caractère génocidaire. Au même moment d’ailleurs l’euthanasie des malades mentaux est pratiquée en Allemagne dans la légalité. Dans sa campagne polonaise, le NKVD côtè soviétique arrête et déporte près de 315 000 polonais et commet le massacre de Katyn.



IAN KERSHAW, HITLER 1936-1945, FLAMMARION