Winston Churchill est un homme surtout célèbre pour son rôle pendant la seconde guerre mondiale, durant laquelle il a incarné la résistance du peuple britannique aux assauts des nazis. Le principal mérite de l’ouvrage de François Bedarida est de dépasser cette image d’Epinal pour montrer que le Premier ministre des temps de guerres a eu un itinéraire compliqué avant de rassembler derrière sa personne la grande majorité des Anglais.

LOIN DU MYTHE

La méfiance devrait toujours prévaloir lorsqu’un personnage a été sanctifié comme ce fut le cas pour Winston Churchill. Ainsi, le livre débute par de grandioses obsèques le 30 janvier 1965 ; l’hommage de toute la nation. Cecil Day Lewis lut par exemple ces vers apologétiques à la BBC en l’honneur de l’homme d’Etat : " Mythe vivant / Seigneur de notre temps / Toujours debout dans la tempête / Monolithe menaçant et souriant / Il lance à la crête des vagues / son cri : Nous ne nous rendrons jamais ".
Si l’auteur éprouve très clairement de la sympathie et une grande admiration pour son sujet, il ne tait ni ne gomme les défauts et les erreurs du grand homme. Loin également de toute polémique, Bédarida se place dans une position mesurée. La thèse selon laquelle Churchill fut l’artisan du déclin de la Grande-Bretagne est rejetée. Dans la tourmente du Blitz, Winston, comme l’appelle affectueusement l’auteur, ne prit pas toujours des décisions judicieuses. En particulier lorsqu’il pressa les Alliés de concentrer leurs efforts dans la Méditerranée durant la première partie du conflit ; ensuite ses options stratégiques ne passèrent qu’au second plan parce que les moyens consacrés à la guerre par les États-Unis et l’URSS devinrent bien supérieurs à ceux consentis par la Grande-Bretagne.

ORIGINES

L’auteur nous remémore les origines aristocratiques de Churchill, descendant d’une illustre famille qui compta dans ses rangs rien moins que le duc de Marlborough, l’adversaire des troupes de Louis XIV, dont il fit une biographie pleine de ferveur. Or Churchill a toujours été convaincu de la supériorité de son rang, pleinement conscient d’appartenir à une caste d’hommes privilégiés. C’est pourquoi rares furent les rencontres avec les Anglais modestes : une incursion dans le métro en 1926 ; la première guerre mondiale comme officier ; des visites dans les quartiers touchés par les bombardements aériens des Allemands pendant le Blitz. Néanmoins, Churchill fut souvent sincèrement touché par la pauvreté des masses laborieuses et soucieux d’y remédier mais ce fut d’abord pour préserver l’ordre existant et l’Angleterre de soubresauts révolutionnaires craints et exécrés. Car Churchill fut dans l’âme un conservateur et même un nostalgique de l’époque victorienne, temps béni d’une île devenue un empire.

Né le 30 novembre 1874, l'enfance du petit Winston fut morose entre l’absence d’un père très autoritaire et très occupé à la politique, d’une mère guère plus attentionnée. Le petit Winston trouva l’affection qui lui manquait auprès de sa nanny. Le portrait de celle-ci trôna dans son bureau jusqu’à ses derniers instants. Il vécut en partie dans le domaine offert à son illustre aïeul par la reine Anne à Woodstock, près d’Oxford. Les conséquences de ces carences affectives furent diverses : des échecs scolaires persistants et un caractère cyclothymique. Churchill eut en fait très vite à cœur de réussir. Finalement il y parvint en embrassant la carrière militaire. Son ambition fut démesurée et son égocentrisme parfois lourd à supporter pour son entourage. Dans une de ces formules dont il avait le secret, ne disait-il pas : " Nous ne sommes que des vers de terre, mais je pense que je suis, moi, un ver luisant ". De surcroît, toujours persuadé d’avoir raison, Winston eut la désagréable habitude de se mêler de tout, ce qu’un homme politique appela : " coller ses doigts dans chaque gâteau avant qu’il ne soit cuit ". Enfin, il fit preuve d’un certain cynisme. C’est lui qui mit entre les mains de Staline lors de la rencontre d’octobre 1944 un " vilain document " pour un partage futur de l’Europe annoté de pourcentages.

DÉBUTS EN UNIFORMES

À la fin du siècle dernier, le tout nouveau sous-lieutenant officia en Inde sans jamais comprendre la civilisation indienne puis à Cuba où il connut son baptême du feu avant de revoir l’Inde et de participer à une guerre coloniale sanglante qui mata une révolte dans le Nord-Ouest de la péninsule. La bravoure de Churchill y fut calculée et opportuniste ; son but était de se faire remarquer afin de gravir les échelons de la notoriété le plus vite possible. Or l’homme fut très vite confronté à l’horreur des combats et à la bivalence de la guerre : la bataille d’Omdurman, le 2 septembre 1898 en Egypte fut une vraie boucherie avec 10 000 tués du côté des Egyptiens. En Afrique du Sud, il fut fait prisonnier et s’évada dans des circonstances rocambolesques saluées par ses compatriotes. Il revint en héros. Beaucoup plus tard, devant l’imminence du débarquement en Normandie le 6 juin 1944, Churchill confia à Clemmie une phrase révélatrice de sa philosophie entâchée de fatalisme sur la guerre : " Te rends-tu compte que lorsque tu te réveilleras demain matin 20 000 hommes auront été tués ". Avec les années, Churchill devint en effet plus attentif à épargner des vies humaines.

À WESTMINSTER

En 1899, une étape fut franchie : il décida de renoncer aux armes pour préférer les joutes oratoires de Westminster. Il se fit élire député conservateur d’Oldham, une ville ouvrière du Lancashire, à la faveur de ses exploits dans les confins africains. En 1904, il rejoignit les rangs libéraux après avoir pris le parti du libre-échangisme contre les tentations protectionnistes d’une frange de la classe politique. En 1905, il entra dans un gouvernement. Chargé de trouver une solution au problème des Boers en Afrique du Sud, il se montra habile mais sacrifia dans l’affaire le sort des noirs. Car Churchill fut -comme beaucoup de ses contemporains à cette époque- convaincu de la supériorité de la " race " blanche à laquelle il prêtait le devoir d’exercer l’autorité sur les autres races. Ces préjugés justifiaient amplement la colonisation. En 1908, comme ministre du Commerce et de l’Industrie, il légiféra en faveur d’une assurance-chômage (1911). Au Home Office, il parvint à faire passer de modestes réformes sur les conditions de vie dans les pénitenciers par exemple. Son attitude intransigeante à l’égard de grévistes cheminots en 1911 où il fit charger la troupe fut à l’origine d’une réputation sévère d’homme ennemi de la classe ouvrière. En outre, Churchill fut toute son existence un anticommuniste notoire, profondément hostile aux bolcheviques et assez clairvoyant sur le futur de la révolution russe. Lénine fut pour lui un " monstre rampant sur une pyramide de crânes ". Néanmoins, il ne tergiversa pas une seule seconde au moment d’accueillir dans l’alliance l’URSS de Staline en 1941 : " Il n’y a pire chose que d’avoir des alliés, c’est de faire la guerre sans allié ".

1914-1918

L’homme fut toute sa vie un soldat avant d’être un homme politique insiste Bédarida. Et c’est en soldat ou plus précisément en stratège qu’il raisonna. C’est pourquoi la prise en charge de la Royal Navy en 1911 fut pour lui comme une apothéose. Il fut alors l’artisan d’une utilisation plus systématique de l’aviation sur les mers et fut très vite confronté à la rivalité anglo-allemande naissante. Il sous-estima en revanche le rôle des sous-marins et des mines, erreur qui ne fut pas corrigée trente ans après. La principale bévue de Churchill pendant la première guerre mondiale fut à mettre sur le compte de son obstination et de sa vision tronquée de l’Orient. Il fut en effet l’initiateur d’une désastreuse opération des Dardanelles dont la visée était la prise des détroits et de Constantinople dans une optique de contournement de l’adversaire germanique. L’opération de Gallipoli se solda par un bilan cataclysmique de 250 000 morts, disparus, blessés ou malades. Pour l’artisan de cette hasardeuse campagne, l’échec fut cuisant. Poussé vers la sortie par les conservateurs, il s’engagea sur le front français, en Artois et fut affecté en janvier 1916 à un régiment d’infanterie écossaise avec le grade de lieutenant-colonel. Il dirigea avec brio et bonheur ce régiment jusqu’en mai. Il revint à Londres dans un gouvernement de Lloyd George pour œuvrer à la modernisation de l’armée. Il dut aussi faire face aux grèves de 1917.

La paix de retour, ministre de la Guerre et de l’Air, il géra parfaitement la démobilisation. Les soubresauts en Irlande suscitèrent une attitude intransigeante de sa part puis la partition du pays. À partir de 1922, date de la chute surprise du gouvernement, Churchill commença une longue traversée du désert. Il revint en 1924 au poste de chancelier de l’Echiquier, le plus haut poste après celui de Prime Minister. Plus tard, il s’opposa fermement à l’évolution du statut de l’Inde.

1939-1945

Mais Churchill prit l’étoffe d’un héros dans les circonstances exceptionnelles de la seconde guerre mondiale. Encore faut-il savoir que l’homme ne choisit pas d’emblée et aussi franchement que prétendument la voie de l’affrontement contre les tenants de l’appeasement. Ainsi, le réarmement de la Rhénanie ne provoqua chez lui qu’une condamnation pondérée et il partagea l’attitude attentiste du gouvernement français. Au sujet de la guerre d’Espagne, il choisit le camp de Franco. En outre, Churchill soutint Mussolini avant de s’en repentir. C’est la raison pour laquelle certains ont vu dans l’assassinat du duce en 1945 sa main. Son opinion sur Hitler fut au début ambiguë ; si Winston fut certes horrifié par la dictature et l’antisémitisme du régime nazi, il loua dans le führer : " le courage, la persévérance et l’énergie vitale " tout en s’interrogeant dans les années trente sur la vraie figure du tyran : " Hitler monstre ou héros ? Ce sera à l’histoire de se prononcer. ". Comme homme politique, Churchill mit tout son poids en faveur du réarmement du Royaume-Uni. En 1938, il devint plus lucide et s’unit aux partisans d’une alliance avec la France et l’URSS. Le 5 octobre, il prononça un grand discours pour condamner la politique de Neville Chamberlain, que nous pouvons résumer par cet aphorisme de son invention " La guerre est horrible mais la servitude est pire ". Churchill entra dans le gouvernement de celui-ci en septembre 39 au poste du Premier lord de l’Amirauté et au cabinet de guerre.

LE TEMPS DE L'HÉROÏSME

Comme toujours, le cerveau de Churchill fourmillait alors de plans ; il projeta ainsi d’utiliser des mines dérivantes lancées dans les fleuves allemands. Roosevelt reconnut volontiers à son homologue ce talent : " Winston a cent idées par jour, dont trois ou quatre sont bonnes ; le malheur, c’est qu’il ne sait pas lesquelles ".
Il échoua en Norvège dans la course du fer, pris de vitesse par les Allemands (avril 1940, Narvik). Il devint pourtant le 10 mai 1940 le successeur d’un Chamberlain malade. Le 13, il prévint ses compatriotes qu’il n’avait à ne leur offrir que " du sang, du labeur, de la sueur et des larmes ". Il se rendit ensuite en France pour prendre la mesure de la débâcle, organiser le retrait à Dunkerque des troupes anglaises (200 000 Anglais et 130 000 Français) et se rendre compte de l’état d’esprit défaitiste de Pétain. Il autorisa alors De Gaulle à prononcer son célèbre appel depuis Londres le 18 juin.
Le rôle de Churchill fut crucial pour soutenir le moral des Anglais qui - contrairement à une idée reçue- chancela au moment du Blitz (plus particulièrement dans les quartiers populaires) et déjouer les tentations défaitistes de certains hommes politiques dans les hautes sphères de l’Etat. Il fut l’homme au cigare et au V de la victoire, capable de verser des larmes en visitant les quartiers détruits par les bombardements de la Luftwaffe. Lorsqu’en octobre, Hitler renonça, l’invulnérabilité du Reich avait été mise à mal. Les radars et la volonté farouche du peuple anglais derrière leur Premier ministre avaient eu raison de la détermination des nazis. 100 000 bombes explosives et plus d’un million de bombes incendiaires avaient heurté le sol britannique, notamment la nuit. 23 000 civils ne s'en relevèrent pas. Même le West End et Buckingham Palace eurent leur lot de terreur. L’image utilisée par Churchill dans ses Mémoires de guerre fut celle d’un " animal préhistorique, capable de recevoir sans broncher des coups terribles et qui, mutilé, saignant par mille blessures, persistait à se mouvoir et à vivre ".
En outre, la guerre sous-marine de l’amiral Donitz fit beaucoup de mal à la flotte anglaise tandis qu’en Méditerranée et en Afrique du Nord, elle brilla face aux Italiens. Les Anglais usèrent d’un système de renseignement très perfectionné ; ils réussirent à percer les codes de la Luftwaffe. Des historiens prétendirent que Churchill connaissait par exemple le projet du bombardement de la ville de Coventry dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940 et qu’il refusa de faire évacuer la ville pour ne pas apprendre aux Allemands qu’ils pourraient dorénavant anticiper leurs mouvements. Bedarida est persuadé que Churchill savait qu’il y aurait un bombardement mais qu'il ne savait où il aurait lieu.
En 1941, l’URSS rejoignit le camp allié ainsi que Winston l’avait depuis longtemps pronostiqué. Lors de la mondialisation du conflit, Churchill se rendit en URSS et aux USA pour discuter de vives voix avec ses homologues. Il échangea des notes nombreuses avec Roosevelt après la signature de la charte de l’Atlantique entre les 9 et 12 août 1941, texte dont la teneur était autant éthique que stratégique. Dès 1943, il préféra à l’idée d’un débarquement allié en Normandie, un débarquement d’Afrique en Sicile puis en Italie, décision effectivement prise en janvier 1943 lors de la conférence de Casablanca (opération Husky). La Royal Air Force entreprit également des raids aériens sur l’Allemagne.
Ses relations à Londres avec son hôte De Gaulle furent souvent tumultueuses ( " de toutes les croix que j’ai à porter, la plus lourde est la croix de Lorraine ") malgré un profond respect mutuel des deux hommes.
La reprise des bombardements en septembre 1944 par les V1 et les V2 fut plus difficilement supportée par les Anglais.
Acclamé au moment de la capitulation allemande, il fut pourtant défait par les élections. Les Britanniques préférèrent tourner la page et s’engager dans un programme de réformes. La suite fut celle d’un long et lent déclin, ponctué d’interventions mémorables tel le discours du rideau de fer prononcé à Fulton dans le Missouri ou sa défense de l’Europe. Churchill incarna aussi le passéisme d’un homme profondément blessé par le déclin de son pays et son désengagement des colonies. Il redevint Premier ministre entre 1951 et 1955 puis s’effaça ensuite définitivement.

VIE PRIVÉE

L’apogée de la vie privée de Churchill vint lors de son mariage avec Clémentine Hozier qui demeura sa compagne de tous les instants, une femme fragile mais capable de supporter le caractère difficile de son époux, sa gestion familiale despotique et sa présence en pointillé ; elle fut à ses côtés pour le réconforter dans les instants dramatiques. Les enfants furent au contraire à l’origine de bien des soucis : mariages ratés, alcoolisme, dépressions, suicide et violences. Pourtant lorsque Diana naît en 1909, Churchill déclara à Lloyd George toute sa fierté : " Parce qu’il ressemble à sa mère, je suppose ? interroge le chancelier de l’Échiquier. -Non, riposte le père, parce qu’il est exactement comme moi. ". Résidant à Chartwell pendant la plus grande partie de l’entre-deux-guerres, il s’y adonna à ses passions favorites : la peinture et la maçonnerie. Il y reçut d’illustres personnalités comme Charlie Chaplin qui lui confia son projet de filmer une vie de Jésus. Churchill demanda à son hôte s’il avait négocié les droits !

La singularité du personnage tient aussi dans sa production littéraire inaugurée lors des premières campagnes militaires par des récits vendus aux journaux et à l’origine d’une partie de sa fortune. Comme beaucoup de grands hommes, Churchill fut un travailleur acharné, dormant quelques heures seulement chaque nuit. Son œuvre historique fut colorée et empreinte d’une vision de l’histoire faisant la part belle aux décisions des grands et laissant la portion congrue aux conséquences des changements économiques et aux trouvailles techniques.

À l’époque où l’historiographie marxisante dominait l’édition, les biographies se faisaient rares car il était clair que l’histoire se faisait par les masses en lutte et non par l’intervention providentielle des grands hommes. Outre que Staline a fortement marqué l’histoire du communisme comme le rappelle aux détours des grands épisodes de la guerre le travail de François Bedarida, l’itinéraire fabuleux de Churchill nous convainc du contraire et nous laisse envieux. Symptomatique est la fin de la vie de Churchill quand l’homme s’est retrouvé complètement démuni au moment de prendre sa retraite et de commencer -dirons-nous-- une vie ordinaire en oubliant les longues heures passées à rédiger discours et à mener son pays vers la victoire.
D’une plume alerte et d’un style très vivant, François Bedarida nous brosse donc le portrait réussi d’un homme mystérieux et très attachant. Au terme de cette lecture, une philosophie un peu déprimante émerge où il semble que deux catégories d’hommes peuplent l’univers : ceux qui contemplent le mouvement des nations et la marche des siècles et ceux qui saisissent le pouvoir et foncent dans la direction qu’ils se sont fixée. Appartenant à la première, nous avons pris au moins grand plaisir à lire la vie d'un membre de la seconde.

F. BEDARIDA, WINSTON CHURCHILL, FAYARD